Sutra 3.5
Translation
Nāḍī saṃsāra-bhūta jaya-bhūta kaivalya-bhūta pṛthaktvāni.
Les nāḍīs (les canaux subtils) sont le saṃsāra, sont le jaya (la conquête, la maîtrise), sont le kaivalya (la libération absolue), et sont les séparations (pṛthaktvāni).
Sens
Ce sūtra énonce que la totalité de l'expérience — de l'ignorance la plus dense à la libération la plus haute — se joue à l'intérieur du réseau des nāḍīs, ces canaux subtils par lesquels le prāṇa et la conscience circulent dans le corps. Le saṃsāra, c'est-à-dire l'existence conditionnée avec sa ronde de souffrances, n'est rien d'autre que le mouvement non reconnu de ces canaux. Le jaya, la victoire ou la maîtrise, survient quand le yogin commence à pénétrer consciemment ces circuits. Le kaivalya, l'isolement absolu — non pas isolement du monde, mais reconnaissance de la conscience comme non-différente de Śiva — est encore une manifestation au sein de ce même réseau. Et pṛthaktvāni, les séparations, désignent toutes les distinctions que nous projetons : moi et l'autre, pur et impur, lié et libéré.
Le génie de Vasugupta ici est de ne rien rejeter. Il ne dit pas : « Les nāḍīs sont mauvaises, fuyez-les. » Il dit : tout cela — l'errance, la conquête, la libération, la dualité même — est le jeu des nāḍīs. L'ensemble de la manifestation, depuis la forme la plus grossière de l'existence jusqu'à l'éveil le plus subtil, est une modulation de l'énergie dans ces canaux. Il n'y a rien à exclure, tout à reconnaître.
C'est un enseignement profondément non-dualiste. Le saṃsāra n'est pas un lieu où l'on est prisonnier ; c'est un motif particulier dans le réseau des nāḍīs. Le kaivalya n'est pas un lieu où l'on arrive ; c'est la reconnaissance que le réseau lui-même est conscience vibrante. La libération ne consiste pas à détruire les canaux, mais à voir clairement ce qu'ils sont : les ondes de la conscience libre jouant à se limiter.
Contemplation
Dans la journée, quand une sensation apparaît dans le corps — une tension, une chaleur, un picotement, une émotion — arrêtez-vous un instant et reconnaissez : ceci est nāḍī. Ce n'est pas « moi qui suis tendu », c'est le jeu d'un canal subtil. Que cette sensation soit agréable ou désagréable, qu'elle semble spirituelle ou ordinaire, dites simplement intérieurement : « Ceci est le mouvement de la conscience dans les canaux. » Ne cherchez pas à les faire cesser, ne cherchez pas à les amplifier. Observez comment chaque sensation porte en elle une tentative de séparation — ceci est bien, ceci est mal — et voyez que cette séparation elle-même est pṛthaktvam, un produit du réseau. Revenez à la sensation brute, avant le nom, avant le jugement. Là, le saṃsāra et le kaivalya sont un seul et même frémissement.
A contemplative reading in the spirit of the Kashmir Shaivism (Trika / non-dual Tantra) tradition — an aid to reflection, not a substitute for a living teacher or the classical commentaries.